Mobilités actives dans les territoires ultramarins, partager les expériences pour accélérer la transition
Le 3 juillet 2026, le Réseau vélo et marche organisait un webinaire consacré au développement des mobilités actives dans les territoires ultramarins. Avec plus de 70 inscrits issus des collectivités, des services de l’État, de l’ADEME, du Cerema, d’associations, de bureaux d’études et d’entreprises, ce rendez-vous a permis de faire dialoguer des acteurs venus de La Réunion, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Mayotte, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française.
Des territoires aux réalités singulières, mais un potentiel considérable
Relief marqué, climat tropical, urbanisation souvent concentrée sur le littoral, dépendance historique à l’automobile ou encore enjeux d’accès aux services, les caractéristiques des territoires ultramarins influencent fortement les pratiques de mobilité. Pourtant, ces spécificités ne doivent pas être considérées comme des obstacles insurmontables.
Rappelées en ouverture du webinaire, ces contraintes rendent au contraire le développement de la marche et du vélo particulièrement pertinent. Une grande partie des déplacements quotidiens demeure compatible avec les mobilités actives, à condition de proposer des aménagements adaptés, de sécuriser les itinéraires et d’accompagner les changements de pratiques. Les nombreuses initiatives déjà engagées dans plusieurs collectivités démontrent que cette transition est non seulement possible, mais déjà en marche.
Une mobilisation des collectivités qui se confirment
Afin de mieux cerner les besoins des territoires, le Réseau vélo et marche avait diffusé, en amont du webinaire, une enquête flash auprès des collectivités ultramarines (Développement des mobilités actives en Outre-mer, enquête toujours ouverte ici). Les résultats présentés reposent sur les réponses de 21 collectivités de la commune à l’EPCI. Ils montrent une dynamique déjà bien engagée. Près de 95 % des collectivités répondantes disposent d’un plan mobilités actives ou sont en cours de l’élaborer. Plus de 70 % déclarent également avoir déjà déployé, totalement ou partiellement, le dispositif Savoir Rouler à Vélo, preuve que les mobilités actives trouvent progressivement leur place dans les politiques publiques locales.
Pour autant, les difficultés restent nombreuses. Les collectivités identifient avant tout le manque de financements pour réaliser les études, les aménagements ou développer les services. Les contraintes foncières, la complexité de la coordination entre les différents gestionnaires de voirie ou encore les arbitrages politiques figurent également parmi les principaux freins.
Du point de vue des usages, les constats sont tout aussi convergents. L’insécurité routière demeure le premier obstacle au développement de la pratique, devant le manque d’infrastructures adaptées, la place encore très importante de la voiture et les contraintes liées au relief ou au climat.
L’enquête révèle enfin une forte attente : les collectivités ultramarines souhaitent disposer de davantage de retours d’expérience et de participer à des groupes de travail dédiés aux Outre-mer.
Mieux connaître les territoires grâce à l’Observatoire du vélo
Le webinaire a été l’occasion de présenter l’Observatoire du vélo dans les territoires, un outil développé par le Réseau vélo et marche avec le soutien de l’ADEME.
Cette plateforme permet aujourd’hui de visualiser, comparer et suivre l’évolution des données vélo de l’échelle communale jusqu’à la région. Aménagements cyclables, stationnement, fréquentation, parts modales, label « Accueil vélo » ou encore véloroutes sont désormais accessibles au sein d’un même outil.
Les échanges avec les participants ont rapidement mis en évidence l’intérêt de disposer de données fiables pour orienter les politiques publiques. Plusieurs collectivités ont ainsi interrogé le fonctionnement de l’outil, notamment son articulation avec OpenStreetMap ou encore l’intégration des schémas régionaux de véloroutes.
Ces discussions ont par ailleurs permis de lancer un appel aux collectivités ultramarines à contribuer davantage au partage des données. Qu’il s’agisse des schémas de véloroutes, des aménagements cyclables ou encore des données issues des compteurs, chacun peut contribuer à améliorer la connaissance des pratiques et enrichir un observatoire utile à l’ensemble des territoires.
Les mobilités actives, un levier aux multiples bénéfices
Invité du webinaire, le chercheur Aurélien Bigo, spécialiste de la transition énergétique des transports, a replacé les enjeux des mobilités actives dans un contexte plus large de transition des transports. Son intervention a rappelé que si la marche et le vélo contribuent à la réduction des émissions de gaz à effet de serre – indispensable dans le contexte de dérèglement climatique – ils répondent également à de nombreux autres enjeux du quotidien.
Les mobilités actives présentent en effet de multiples co-bénéfices. Elles contribuent à améliorer la santé physique et mentale des habitants en constituant une activité physique modérée accessible, ne génèrent pas de pollution de l’air ou de nuisances sonores, limitent la congestion routière, diminuent la consommation d’énergie et les dépenses liées aux déplacements, tout en renforçant la qualité de vie dans les espaces publics. Ces bénéfices sont à la fois individuels pour les habitants, et collectifs pour les territoires qui investissent dans des mobilités plus sobres et plus résilientes.
Aurélien Bigo a également rappelé que la forte place prise par la voiture au cours des dernières décennies a entraîné une augmentation importante des distances parcourues et donc des émissions de gaz à effet de serre. Le secteur des transports est le premier contributeur aux émissions de gaz à effet de serre en France, et représentait 34 % des émissions en 2024. Le vélo, seul ou en intermodalité, pourrait constituer un levier majeur de décarbonation des transports. Aujourd’hui encore, sa part modale reste relativement faible, de l’ordre de 3 à 5 % des déplacements, alors que son potentiel de développement est considérable. À l’horizon 2050, celui-ci pourrait être multiplié par près de dix, à condition d’agir simultanément sur les infrastructures, l’intermodalité, la réduction des distances parcourues et le développement de solutions complémentaires comme les véhicules intermédiaires.
Si les territoires ultramarins présentent des contraintes particulières, ils disposent également de nombreux atouts pour engager cette transition. Les déplacements quotidiens y sont souvent relativement courts, certaines villes présentent une densité urbaine favorable et le potentiel de report vers la marche et le vélo est important dès lors que des aménagements sécurisés et des services adaptés sont proposés.
Pour Aurélien Bigo, les mobilités actives ne doivent pas être envisagées comme une réponse uniquement environnementale, mais comme un véritable projet de territoire, au croisement des enjeux climatiques, sociaux-économiques et de santé publique.
Deux collectivités qui montrent qu’il est possible d’agir malgré des contraintes fortes
La Ville de Saint-Denis de La Réunion et la commune du Vauclin, en Martinique, malgré des contextes très différents, montrent qu’il est possible de construire une politique ambitieuse en faveur des mobilités actives, à condition d’adapter les réponses au contexte locale.
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À Saint-Denis de La Réunion, faire du vélo malgré un territoire fortement contraint
Audrey Edmond Maillot, directrice des mobilités de la Ville de Saint-Denis, a présenté les nombreux défis auxquels est confrontée la principale commune de l’île. Avec près de 157 000 habitants, soit près de 72 % de la population de la Communauté intercommunale du Nord de La Réunion (CINOR), Saint-Denis concentre les principales fonctions administratives, universitaires et économiques de La Réunion, générant des flux quotidiens particulièrement importants. Chaque jour, près de 90 000 véhicules extérieurs traversent ainsi la commune, accentuant une congestion déjà très forte.
À cette pression automobile s’ajoutent des contraintes géographiques et climatiques exceptionnelles. Entre mer et montagne, le territoire présente un relief particulièrement marqué, des ravines nombreuses, des espaces naturels protégés et des risques naturels majeurs. Les épisodes cycloniques récents, tels que Belal en 2024 puis Garance en 2025, ont rappelé la nécessité de concevoir des aménagements capables de résister aux fortes pluies, aux inondations et aux mouvements de terrain. La question de l’imperméabilisation des sols, devenu un enjeu central, oblige les collectivités à repenser leurs méthodes d’aménagement.
Au-delà des contraintes physiques, la gouvernance constitue également un défi. Les voiries relèvent de plusieurs gestionnaires, qu’il s’agisse de l’État, du Département, de l’intercommunalité ou de la commune, ce qui rend indispensable une coordination étroite pour développer des itinéraires cyclables cohérents à l’échelle du territoire. Face à cette complexité, la Ville a choisi de replacer le vélo au cœur de ses politiques publiques en adoptant un Plan vélo 2020-2026. Celui-ci repose sur trois axes complémentaires, le développement des infrastructures, le renforcement des partenariats entre les acteurs et la sensibilisation des habitants.
Cette intervention a également mis en lumière l’importance de penser les mobilités actives en complémentarité avec les transports collectifs. À Saint-Denis, le développement du téléphérique Papang constitue une réponse concrète aux fortes contraintes de relief. Il ouvre de nouvelles perspectives pour les déplacements du quotidien et renforce le potentiel d’intermodalité avec le vélo, notamment le vélo à assistance électrique qui facilitent l’accès aux quartiers situés sur les hauteurs. Cette articulation entre transports collectifs performants et mobilités actives apparaît comme l’un des leviers majeurs pour réduire la dépendance à la voiture dans un territoire où les contraintes topographiques sont particulièrement fortes.
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Au Vauclin, faire de la marche un levier de convivialité et de valorisation du patrimoine
En Martinique, Sarah Jean-Baptiste Simonne, chargée de mission Mobilité durable et qualité de l’air, a présenté une démarche originale qui dépasse largement les seuls enjeux de déplacement. Au Vauclin, la marche est pensée comme un outil d’amélioration du cadre de vie, de revitalisation du centre-bourg et de mise en valeur du patrimoine culturel martiniquais.
Cette approche répond également aux caractéristiques de la commune. Avec près de 9 000 habitants et une population vieillissante, la marche constitue un mode de déplacement particulièrement adapté aux trajets de proximité et un levier pour favoriser l’autonomie des habitants tout en recréant des espaces de rencontre et de convivialité.
Le Vauclin possède un patrimoine urbain singulier composé de 35 venelles piétonnes, appelées localement les « wet ». Longtemps empruntées par les habitants pour leurs déplacements quotidiens, ces passages avaient progressivement perdu leur fonction avec le développement de l’automobile. La commune a choisi de redonner à ces cheminements leur place dans la vie quotidienne.
Lauréate du programme Petites Villes de Demain, de l’appel à projets Mobilités actives et du concours ID Marche – Espaces publics exemplaires pour la marche 2024, la commune conduit aujourd’hui un vaste programme de revalorisation de ces venelles et d’aménagements cyclables. Après un important travail de terrain, cinq wet prioritaires ont été sélectionnées. Les travaux sont réalisés en grande partie par les services municipaux, avec l’appui d’associations et d’artistes locaux, pour un budget global de 120 000 euros.
Chaque wèt devient ainsi un lieu racontant une partie de l’histoire du territoire. La wet 18 accueillera une grande fresque retraçant plusieurs scènes emblématiques de la vie vauclinoise, des parties de dominos à la pêche à la senne, en passant par la traditionnelle marchande de gâteaux du dimanche. Ces aménagements participent à la transmission de la mémoire locale tout en rendant les parcours accessibles, agréables et attractifs.
La wet 28 illustre également cette volonté de relier mobilité, patrimoine et qualité du cadre de vie. Située sur un itinéraire reliant le front de mer, le marché couvert et le port de pêche, elle met à l’honneur la nature environnante et la place de la mer dans l’identité vauclinoise. Pour renforcer l’attractivité de ce cheminement, la commune a rénové les murs, créé une rampe d’accès pour les personnes à mobilité réduite et installé un éclairage favorisant les déplacements en soirée. En associant aménagements fonctionnels et valorisation artistique, cette réalisation montre comment les mobilités actives peuvent contribuer à la redynamisation du centre-bourg tout en renforçant le lien entre les habitants et leur patrimoine.
La commune souhaite également transformer ces venelles en véritables parcours de découverte. Trois itinéraires de promenade ont été définis afin de relier les principaux sites patrimoniaux et paysagers du centre-bourg. Une signalétique dédiée, des QR codes et des animations culturelles permettront aux habitants comme aux visiteurs de redécouvrir ces espaces et de se réapproprier un patrimoine longtemps délaissé.
Cette politique en faveur de la marche constitue enfin la première étape d’une stratégie plus globale de mobilité durable. Le Vauclin conduit actuellement une étude de faisabilité pour développer un réseau cyclable sécurisé, créer de nouveaux stationnements vélos, déployer des services dédiés aux cyclistes et renforcer les actions de sensibilisation, notamment autour du dispositif Savoir Rouler à Vélo. Un projet estimé à près de 2 millions d’euros, qui viendra compléter cette démarche où la mobilité devient également un outil de cohésion sociale, de valorisation du patrimoine et d’attractivité du territoire.
Des expériences qui ont nourri les échanges
Ces deux retours d’expérience ont suscité de nombreuses questions de la part des participants. Les échanges ont notamment porté sur la coordination entre gestionnaires de voirie, l’utilisation des plans de circulation pour sécuriser les déplacements avant même la réalisation d’aménagements, la place du stationnement automobile dans le partage de l’espace public ou encore l’articulation entre projets cyclables, végétalisation et adaptation au changement climatique.
Les participants ont également partagé leurs propres initiatives, à l’image du projet de revalorisation des venelles de Morne-à-l’Eau en Guadeloupe ou du dispositif d’ambassadeurs du vélo à assistance électrique porté par l’association Matinik Vélo à Schœlcher, illustrant la richesse des démarches déjà engagées dans les territoires ultramarins.
Faire réseau pour accélérer les transitions
Les territoires ultramarins expérimentent, les associations se mobilisent et les services de l’État accompagnent cette dynamique. Les initiatives existent, mais elles gagneraient à être davantage partagées pour accélérer leur diffusion et favoriser l’émergence de nouvelles coopérations.
Thibault Hardy
Les enseignements à retenir :
- Une dynamique est engagée : Les collectivités ultramarines développent des politiques en faveur de la marche et du vélo, adaptées à leurs réalités locales.
- Mieux prendre en compte les spécificités ultramarines :Mieux objectiver les surcoûts liés à l’insularité, au relief, au climat et aux contraintes d’approvisionnement, afin d’adapter les dispositifs de financement.
- Renforcer l’accompagnement des territoires : Identifier et mobiliser davantage de financements, développer l’ingénierie et faciliter le montage de projets.
- Des mobilités au croisement de nombreux enjeux : Les mobilités actives répondent à des enjeux de cohésion territoriale, de santé publique, d’accès à l’emploi, à l’éducation, de transition écologique et de justice sociale.
- Construire une dynamique collective : Créer un espace d’échanges entre collectivités ultramarines, partager les retours d’expérience et constituer un Club ultramarin du Réseau vélo et marche pour porter ensemble les besoins des territoires.
Les collectivités intéressées sont invitées à se rapprocher du Réseau vélo et marche afin de poursuivre les échanges, partager leurs expériences et contribuer à identifier les besoins et les priorités en matière de développement des mobilités actives dans les territoires ultramarins.
- Contact : thibault.hardy@reseau-velo-marche.org
Ressources du Réseau vélo et marche
- Replay du webinaire
- Supports de présentation
- Observatoire du vélo dans les territoires
- Replay du webinaire ID-Marche – Retour d’expérience de la commune du Vauclin (Martinique) – 23 juin 2026
Ressources ADEME
- Les Vélogs – Programme AVELO : Une série de vidéos tournée dans les territoires ultramarins pour découvrir des initiatives locales, des aménagements et des témoignages d’acteurs de terrain (La Réunion ; Mayotte ; Martinique ; Guadeloupe ; Guyane ; Corse)
- Les Rencontres AVELO Outre-mer à Saint-Denis (La Réunion) et à Fort-de-France (Martinique)