Collège : le maillon stratégique entre savoir rouler et conquête de l’autonomie
Alors que le Savoir Rouler à Vélo (SRAV) se généralise à l’école primaire (225 000 enfants formés en 2025), la pratique du vélo chute fortement à l’entrée au collège. C’est pourtant précisément à cet âge que se construisent les habitudes de mobilité et le sentiment de liberté. Lors des Rencontres du Réseau vélo et marche à Annemasse, l’atelier « Collège : le maillon stratégique entre savoir rouler et conquête de l’autonomie » a réuni élus, techniciens, associations et experts pour réfléchir à cette transition décisive et répondre à la question : Comment accompagner les adolescents vers plus d’autonomie dans leurs déplacements ?
Animée par Luc Lavielle (BL Évolution) et coordonnée par Armelle Boquien et Thibault Hardy (Réseau vélo et marche / Mobiscol), la table ronde a rassemblé : Camille Péchoux (Praxie Design), Maud Bayard (ADEME), Jean-Philippe Mas (Département de la Haute-Savoie), Benjamin Boel (Département de la Seine-Saint-Denis) et Pierre-Éric Letellier (L’Heureux Cyclage).
Deux films pour ouvrir la réflexion :
Quelle meilleure entrée en matière que des images du terrain. Le court-métrage « Grandir à bicyclette », conçu par Praxie Design explore les “usagers extrêmes” du vélo : enfants, personnes âgées, adolescents, parents. Ce troisième épisode d’une série financée par l’ADEME, suit des jeunes pour qui le vélo est à la fois un jeu, un défi et un moyen d’émancipation dans la vallée de Varces près de Grenoble. « Notre ambition était de rendre visible les émotions et les usages ordinaires du vélo, de montrer qu’il n’est pas seulement un mode de transport, mais un instrument d’autonomie et de lien social », explique Camille Péchoux, co-gérante de Praxie Design.
Un second film, « Ados à vélo », en seconde partie de l’atelier, est venu illustrer avec sensibilité la place du vélo dans le quotidien des collégiens et les freins qui persistent : distances perçues, peur du danger, poids du sac ou manque de stationnement. Ces séquences ont nourri les échanges autour d’une même conviction : le collège est la clé d’un apprentissage de la mobilité durable.
Comprendre l’âge du « décrochage à vélo » au collège
L’étude nationale Ademe 2025 sur la mobilité des enfants et des jeunes, révèle une tendance préoccupante : « Si 89 % des enfants disposent d’un vélo, l’usage reste majoritairement récréatif et chute brutalement au collège, au profit des transports motorisés », explique Maud Bayard, référente vélo à l’Ademe. À 11 ans, seuls 4 % des trajets scolaires se font à vélo, alors même que 80 % des collégiens résident à moins de 20 minutes à vélo de leur établissement. « L’entrée au collège, c’est le moment où tout bascule : distances plus longues, routes plus fréquentées, organisation familiale plus complexe. C’est pourtant là que se joue l’autonomie future des adolescents », décrypte le consultant Luc Lavielle.
Les pratiques de mobilité des enfants de la maternelle au lycée en France
L’Ademe, accompagnée par 6t-bureau de recherche, a ainsi réalisé une vaste enquête sur les pratiques de mobilité des enfants de la maternelle au lycée en France. 5 000 parents dans l’Hexagone et 500 parents dans les DROM (Réunion, Guadeloupe, Martinique, Guyane) ont été interrogés par le biais d’un questionnaire diffusé au printemps 2025. En complément, une enquête a été menée auprès de quelques 500 jeunes de 18 à 20 ans. Cette étude fournit des données inédites et représentatives sur l’équipement et les pratiques de mobilité des enfants de 3 à 18 ans en France, ainsi que sur les perceptions parentales et celles de jeunes adultes de 18 à 20 ans. L’usage des différents modes par des enfants de différentes classes d’âges, ainsi que les pratiques de déplacement aussi bien vers le lieu d’études que pour des motifs de loisirs. Cette étude s’intéresse également au processus d’autonomisation des enfants dans leurs déplacements (âge, conditions) et met au jour des différences selon l’âge des enfants, leur genre ou encore le type de territoire de résidence.
Une continuité à construire du primaire au lycée
Pour Thibault Hardy, chargé de projets au Réseau vélo et marche et coordinateur du programme Mobiscol, le collège doit devenir un levier de continuité éducative et de structuration des politiques locales. Plus de 600 Plans de Déplacements d’Établissement Scolaire (PDES) sont en place aujourd’hui partout en France, mais que peu concernent les collèges. Pourtant, « Le PDES permet d’ancrer l’écomobilité dans la durée. Il crée un cadre de coopération entre enseignants, collectivités, parents et associations. L’enjeu, c’est d’aller au-delà du primaire, d’intégrer le collège comme un acteur à part entière de la politique de mobilité ».
La boîte à outils Mobiscol outille les territoires en leur mettant à disposition un guide PDES, une fiche sur les financements disponibles, un catalogue d’aménagements et d’actions éducatives et un nuage de points pour situer chaque action selon sa durée et son coût.
« On forme nos enfants à nager, pourquoi pas à se déplacer à vélo ? L’autonomie, ça s’apprend, et ça se cultive à chaque âge », plaide Thibault Hardy, qui défend une progression pédagogique continue avec :
- un “SRAV 0” dès la maternelle, avec draisiennes et trottinettes pour découvrir l’équilibre ;
- un SRAV renforcé au collège, intégré aux enseignements de sécurité routière ;
- et une attention particulière aux enfants en situation de handicap.
Le Plan de Déplacement Etablissement Scolaire (PDES) : l‘outil de planification de l’écomobilité scolaire
En 2025, Mobiscol a créé un groupe de travail afin de dresser un certain nombre de recommandations dans la mise en place du PDES, ce qui a donné lieu au livrable ci-contre. Ce dernier revient sur la méthodologie du PDES par des retours d’expérience, identifie les bonnes pratiques et les freins, ainsi que les moyens de concertation, de pérennisation et d’évaluation du projet.
Ce livrable sera complété par la mise à disposition des outils méthodologiques et pédagogiques issus du programme Moby, qui seront libres de droits et accessibles en 2026 sur la plateforme de l’ADEME.
Territoires en action : deux départements à la manœuvre
Haute-Savoie : faire du vélo un réflexe scolaire et sportif dans les collèges
Le témoignage de Jean-Philippe Mas, vice-président Jeunesse et Éducation du département, illustre une stratégie d’investissement à grande échelle :
- 13 nouveaux collèges d’ici 2030, tous équipés de stationnements vélos (1 900 places) et trottinettes (650 places) ;
- 4,1 M € mobilisés depuis 2021 pour ménager 20 dessertes cyclables ;
- 150 000 € par an pour soutenir le SRAV dans les collèges via le Soutien aux Initiatives d’Éducation Locales (SIEL).
Le département relie le vélo à son identité sportive et culturelle, en s’appuyant sur les grands événements cyclistes (Tour de France, Mondiaux UCI 2027) et en créant des passerelles éducatives, comme l’illustre la Classe Vélo du collège Camille-Claudel à Marignier, où les jeunes sportifs sont initiés à la réparation et parrainent des élèves de primaire.
« Chez nous, le vélo, c’est une culture. Mais il faut qu’il soit aussi un outil du quotidien. On construit des collèges où la mobilité active n’est plus une option »,
résume Jean-Philippe Mas.
Seine-Saint-Denis : donner accès au vélo à tous les jeunes
En territoire urbain dense, Benjamin Boel, chargé de mission transition écologique au département de Seine-Saint-Denis expose la démarche éducative du département de Seine-Saint-Denis, centrée sur la démocratisation du vélo. « La mobilité, c’est un apprentissage de l’égalité. Dans nos collèges, le vélo devient un outil d’émancipation et d’appartenance au territoire », affirme le chargé de mission.
- SRAV pour les 6e, perfectionnement pour les 5e–3e ;
- Défi Moov’, challenge d’écomobilité sur trois jours mobilisant jusqu’à 2 000 élèves
- Ateliers de mécanique, animations créatives, circuits vélo, et entretien des flottes intégré au marché public.
Le département a aussi conduit une étude de mobilité des collégiens montrant de fortes inégalités selon le profil social et le quartier. Pour y répondre, plusieurs expérimentations sont en cours :
- un vélo-bus remplaçant certains trajets en car vers les gymnases,
- un “chèque réussite” pour l’achat de vélos ou trottinettes reconditionnés,
- et la création de “vélotech” au sein des établissements.
Savoir réparer : la vélonomie comme prolongement du SRAV
Pierre-Éric Letellier, coordinateur de projets à L’Heureux Cyclage, présente le référentiel “Savoir réparer son vélo”, conçu pour prolonger le SRAV au collège. Ce dernier s’articule en trois blocs :
- Savoir vérifier (1–2 h) : contrôler l’état de son vélo ;
- Savoir entretenir (4 × 2 h) : freins, dérailleurs, pneus ;
- Savoir réparer : niveau avancé, en lien avec les cours de technologie (réparer un objet technique).
Les expérimentations à Pau, Hendaye et Marseille montrent que ces ateliers, souvent portés par des associations, favorisent la responsabilisation, la mixité et la confiance.
« La vélonomie, c’est plus qu’un savoir-faire technique : c’est un levier d’émancipation. Un jeune qui sait réparer son vélo, c’est un jeune qui peut aller plus loin », souligne Pierre-Éric Letellier.
Le mot de la fin : une politique publique à structurer
Les échanges avec la salle ont souligné la diversité des contextes et la nécessité d’une approche systémique avec pour bons conseils de :
- valoriser la parole des élèves (dessins, récits, films) ;
- articuler temps court (événements fédérateurs) et temps long (PDES, aménagements) ;
- mieux former et outiller les enseignants ;
- et associer collectivités, associations et établissements dans une stratégie commune.
« Le collège, c’est l’âge où tout se joue. Si on rate cette étape, on perd une génération de cyclistes du quotidien », conclue Thibault Hardy. Un travail collectif qui se poursuit lors des Rencontres Mobiscol à Montpellier les 20-21 novembre 2025.