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L’infrastructure cyclable à haut niveau de services en territoires peu denses : entre défis et opportunités

Alors que des réseaux d’infrastructures cyclables de plus en plus qualitatifs et structurants voient le jour dans les grandes agglomérations, qu’en est-il dans les zones moins denses ? Comment offrir des aménagements cyclables répondants à des exigences de haut niveau de services dans des espaces où la culture voiture est encore largement dominante ?  Un atelier flash, organisé en partenariat avec le Cerema dans le cadre des 27es Rencontres Vélo & Territoires, a apporté quelques éléments de réponse et de l’inspiration. Retour sur de riches échanges. 

Des réalisations prometteuses

En guise d’introduction, Emma Stubbe, project coordinator à la Dutch Cycling Embassy, a visuellement embarqué les participants sur l’aménagement à très haut niveau de service de la Doorfietsroute qui relie sur 16 km les villes de Nijmegen et Arnhem. À la clé, un gain de temps de 20 minutes par rapport à l’ancien tracé qui impliquait 2 km de détour ponctué de plusieurs intersections sans donner priorité aux cyclistes. « Cohérence, rectitude, attractivité, sécurité et confort » sont les cinq principes qui ont guidé les choix d’aménagements de cette Doorfietsroute  dont l’augmentation significative de la fréquentation démontre l’efficacité.

Doorfietsroute ©Sjors van Duren – Cycling consultant – RHDHV

Cette entrée en matière, bien qu’impressionnante, n’a pas fait rougir les cinq collectivités françaises dont les présentations témoignaient, elles aussi, d’ambitions fortes avec des réalisations prometteuses à l’appui. Côté Ille-et-Vilaine, deux aménagements cyclables à haut niveau de services, l’un situé entre les communes de Romagné et de Saint-Sauveur-des-Landes, et l’autre entre La-Chapelle-des-Fougeretz et La Mézière, sont les premières applications concrètes du nouveau référentiel départemental approuvé en 2022. Pistes bidirectionnelles de 3 mètres de large, séparation stricte du réseau routier, retrait de la piste aux abords des carrefours, la continuité et la lisibilité de ces aménagements cyclables grâce à un enrobé rouge n’est pas sans rappeler les aménagements hollandais. Ce référentiel fixe des exigences de qualité et garantit une homogénéité à ce réseau express départemental en construction jusqu’à 2028.

L’exigence du haut niveau de services suppose des aménagements directs et continus et, par conséquent, nécessite parfois la réalisation d’ouvrages d’art qualitatifs. Le département d’Ille-et-Vilaine en a réalisé pas moins de trois : un passage inférieur, un franchissement de l’autoroute A84 et un franchissement de la RN12. Ces ouvrages d’envergure sont essentiels à la sécurisation et au confort de ces deux liaisons cyclables dans un secteur dense en réseaux routiers structurants.

Les impératifs de continuité peuvent amener parfois à la réalisation d’ouvrages plus incongrus dont la maison de la Rinière, ouvrage mis en œuvre par la communauté de communes Erdre & Gesvres (CCEG), est une excellente illustration. Sur cette liaison cyclable en site propre le long d’une route départementale, réalisée grâce à l’acquisition à l’amiable d’une bande de terre dans des parcelles agricoles et des fonds de jardin, la collectivité s’est heurtée à un point dur : une maison au milieu du tracé. « Plutôt que de contourner ou de détruire », explique Wilfried Braud responsable du service mobilités de la CCEG, « la solution a été d’acheter la maison et de passer au travers », précisant par ailleurs que ce bien atypique est aujourd’hui en vente.

Maison de la Rinière ©Communauté de communes Erdre & Gesvres

Portage politique et coopération : deux ingrédients essentiels

Quoi de mieux qu’une intervention à deux voix pour illustrer l’importance d’un portage politique engagé et d’une action concertée ? En Haute-Garonne, c’est le département qui assure la mise en œuvre du réseau express vélo et en est le chef d’orchestre à l’échelle départementale. La communauté d’agglomération du Sud-Est Toulousain (SICOVAL), quant à elle, est garante de l’articulation de ce réseau structurant avec son maillage local et ses connexions avec les territoires voisins. La coopération n’est pas que politique car les deux collectivités ont chacune initié une concertation auprès des habitants pour la construction de leur politique modes actifs et pour la réalisation d’un guide départemental des aménagements cyclables.

« Faire des routes pour le vélo » et garantir du haut niveau de services même dans des territoires peu denses où la pratique cyclable est encore fragile est une volonté affichée du département de la Haute-Garonne. Une nouvelle phase d’étude pour étendre le réseau express est engagée.  Une enveloppe de 100 millions d’euros pour la réalisation de 100 km d’aménagement d’ici 2030 est prévue. « Il s’agit de construire les infrastructures de demain de haute qualité, sécurisées et anticipant le trafic futur y compris dans les zones peu denses pour parvenir à un report modal», explique Julien Klotz, conseiller départemental délégué aux mobilités douces.

Le référentiel des pistes cyclables
départementales d’Ille-et-Vilaine

Un portage politique fort se matérialise également par l’élaboration de guides et référentiels vélo, à l’instar de ceux proposés par les départements de la Haute-Garonne et de l’Ille-et-Vilaine. Véritables modes d’emploi pour l’ensemble des futurs aménagements de leur territoire, ces documents cadres s’avèrent tout autant importants pour les EPCI qui sont vivement invités à s’en emparer.

Comment créer une dynamique collective ? Comment convaincre et embarquer tous les territoires, même les plus ruraux dans la réalisation d’un maillage cyclable à haut niveau de service ? La région Grand Est, dont les deux enjeux sont de stimuler les territoires et l’émergence des projets vélo, et de s’assurer du soutien adapté aux différents contextes territoriaux, a donné quelques pistes d’actions. Côté animation, un voyage d’étude en Flandre était organisé à l’automne 2023. « Un moyen de faire émerger des projets partout dans les territoires », indique Léopold Schihin, chargé de mission mobilités à la Région.  « Ce voyage d’étude était également une opportunité pour nourrir une dynamique régionale collective dans notre région où près de 40 % de la population habite dans des zones peu à très peu denses ». Un soutien financier adapté à ces territoires les moins denses permet de stimuler plus encore. En tant que financeur et cheffe-de-file des mobilités, la Région applique une bonification aux territoires ruraux à la fois sur la planification et sur les aménagements. Pour ces derniers, la Région fixe des exigences techniques en se fondant sur les recommandations du Cerema. Qui plus est, « la Région bonifie les projets, si d’aventure les territoires intègrent une dimension environnementale » selon une grille de cotation environnementale élaborée par la Région en lien avec le Cerema et l’Ademe. En intégrant des enjeux de durabilité, d’adaptation au changement climatique et de biodiversité dans leurs projets, les EPCI les plus ruraux peuvent ainsi bénéficier jusqu’à 60 % de financements régionaux. Un soutien capital pour supporter des aménagements qui peuvent s’avérer coûteux pour des territoires de moindre densité.

Répondre à des contraintes territoriales

Les réalités territoriales peuvent soulever des difficultés, poser question, voire remettre en cause la possibilité de mettre en œuvre des infrastructures cyclables qualitatives dans des territoires de moindre densité. Acquisitions foncières, coûts des aménagements en site propre sur de longs linéaires, enjeux environnementaux, impératifs liés au ZAN (Le décret d’ajustement fixant la nomenclature des sols artificialisés a été publié au journal officiel du 28/11/2023.  Ce décret fixe des seuils de référence à partir desquels pourront être qualifiées ces surfaces artificialisées. Pour les infrastructures linaires ce seuil est fixé à 5 m.), cohabitation avec des usages agricoles, … chacun de ces éléments peut contraindre les projets.

Pour garantir la continuité de ses aménagements cyclables sans impacter les pratiques de pâturage, la CCEG a engagé des échanges avec les exploitants d’un élevage de vaches laitières. La réalisation d’un « cycloduc », ouvrage sur-mesure permettant aux vaches de traverser d’une parcelle à l’autre pendant que les cyclistes cheminent en-dessous, est le résultat de ce travail concerté. Le montant global de l’ouvrage représente un investissement de 43 000 euros financé à hauteur de 11 000 euros par le groupement agricole.

Si la réalisation de certains aménagements cyclables à haut niveau de services ou d’ouvrages implique parfois des investissements conséquents, les témoignages des collectivités présentes aux 27es Rencontres Vélo & Territoires ont démontré que des solutions peu coûteuses existent. Ainsi, des passerelles sur pieux vissés permettent franchir un ruisseau à moindre coût par exemple. Autre solution encore moins coûteuse, expérimentée par la CCEG : la fermeture d’une section de route communale à la circulation motorisée. La fermeture physique et définitive intervient après deux années d’expérimentations, plébiscitée par de nombreux cyclistes l’empruntant à l’année. Plus de 30 000 passages par an ont été recensés. solution répond à la fois aux enjeux financiers et environnementaux. Elle est prometteuse et doit être encouragée. Attention toutefois à inscrire sa mise en œuvre dans une réflexion globale sur la hiérarchisation des aménagements et à répondre à des critères de sécurité et de confort suffisant.

Face à des réalités territoriales parfois contraignantes, la mise en œuvre d’aménagements cyclables à haut niveau de services croise plusieurs enjeux des collectivités. Néanmoins, les témoignages riches et encourageants des territoires intervenants montrent que le haut niveau de services n’est pas réservé à l’urbain. Une aubaine pour inspirer les collectivités à la veille de l’annonce des premiers lauréats de l’appel à programme territoires cyclables du Fond mobilités actives.

Lucille Morio

Article publié avec le soutien de l’ADEME au titre des travaux réalisés par le Réseau vélo et marche à destination des territoires peu denses.

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